Tribune - منبر Articles Patriotisme et censure des esprits
Patriotisme et censure des esprits Imprimer E-mail

Le ministère de l'Enseignement supérieur a instruit les universités de solliciter l'autorisation préalable de la tutelle avant de déléguer un enseignant pour assister à une rencontre scientifique à l'étranger ou d'organiser une telle manifestation.

Pourtant, ce n'est un secret pour personne que le budget devises de l'État est le premier instrument par lequel s'exerce l'autorité du pouvoir sur l'encadrement national. Du poste de chauffeur de consulat à celui d'ambassadeur, en passant par les représentations dans les instances internationales, ces positions constituent les éléments du système de sanctions-récompenses par lequel le régime arrose les représentants de la tribu, les compagnons fidèles et les commissionnaires dociles et par lequel il sanctionne les compétences insoumises, les sans-clan et les fonctionnaires libres.

Il n'y a pas de doute que des rectorats d'université prolongent cette pratique d'État au niveau de leurs institutions et la mettent même au service de leurs bons rapports à la tutelle, quand il s'agit d'en exécuter les recommandations. Mais si, dans tous les secteurs, les budgets d'activités internationales ont toujours été dépensés dans une logique "népotique", le plus inquiétant dans la récente instruction du ministère de l'Enseignement supérieur réside dans l'officialisation de la censure des universitaires.

L'intérêt économique et scientifique de l'autonomie de l'université est, partout dans le monde, reconnu et pris en compte dans l'organisation de l'enseignement supérieur ; à charge pour les États d'inventer les moyens d'orienter les études et la recherche en fonction de leurs objectifs planifiés. Mais voilà qu'en Algérie, au moment même où elle augmente le budget de recherche, elle institue la censure thématique au nom de... la doctrine diplomatique qui, au demeurant, n'existe pas. On voudrait soumettre l'activité scientifique, par nature prospective, à une diplomatie d'improvisation.

Cette censure suppose une inaptitude des universitaires à concevoir l'intérêt national et qu'ils doivent soumettre leurs projets aux fourches caudines de hauts fonctionnaires détenteurs exclusifs de l'aptitude à percevoir l'intérêt national.

Cette minoration dont souffre le citoyen algérien, décrété inapte à concevoir l'intérêt national - intérêt national que le pouvoir peut seul formuler pour nous. Cette infantilisation étend aujourd'hui son application à la société civile. Désormais, l'élite de la société doit demander la permission de sortir le soir pour se rendre à un cocktail ou à l'invitation d'une représentation officielle étrangère ! Les Algériens non structurés dans le système politique seraient donc "insortables". Et les "grands frères" doivent contrôler leurs relations, jusque dans leurs aspects protocolaires.

Ce paternalisme sous-tend, sous prétexte de défense de l'intérêt national bien compris par nos seuls tuteurs, une dangereuse initiative de contrôle de la pensée et de censure intellectuelle. Plus grave : de telles initiatives tendent à jeter la suspicion sur tout ce qui n'est pas officiellement mandaté pour s'exprimer et à instiller le sentiment de culpabilité et le réflexe d'autocensure dans les esprits de ceux qui n'ont pas la chance d'être certifiés patriotes par nos tuteurs.

Mustapha Hammouche

Journal Liberté, 23 juin 2010


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